Guy de Pourtalès : un Européen dans la Grande Guerre

Les interventions de ce colloque disponibles en vidéo.

Suisse de naissance, devenu Français en 1912 comme descendant d’une famille huguenote, l’écrivain Guy de Pourtalès (1881-1941) sert, pendant la Grande Guerre, dans l’armée française. D’abord simple soldat, il devient interprète militaire, avant d’être chargé de la propagande en Suisse pour le Quai d’Orsay. Révoqué de ce poste à cause de ses relations familiales avec l’Allemagne, il termine la guerre comme officier informateur dans l’armée Gouraud. Ce parcours atypique révèle sa constante position d’entre-deux. Binational, traducteur, officier informateur, puis propagandiste : Pourtalès est toujours à part. Ni soldat dans les tranchées, ni haut placé dans la hiérarchie, mais toujours dans ce niveau moyen qui le protège et le dégage du sort commun. Dans cette position privilégiée, Pourtalès juge les événements et les hommes.

Comme bien d’autres intellectuels de sa génération, Pourtalès a voulu témoigner de sa guerre en rédigeant un Journal, dont il publie des extraits en 1919 sous le titre Les trésors des vaincus et les ruines du vainqueur. Ses souvenirs de 1914-1918 nourriront ensuite son œuvre romanesque, en particulier son roman La Pêche miraculeuse (1937). Dans ce vaste projet à composante autobiographique, grand prix du roman de l’Académie française, le héros connaît l’expérience bouleversante de la guerre. C’est, dans ce récit de formation, la description d’une étape majeure dans l’éclosion d’une personnalité.

Profondément marqué par l’expérience qu’il a vécue, Pourtalès manifeste dans son Journal de la Guerre sa conscience du caractère irréversible de l’événement, sa volonté d’en rendre compte par l’écriture, et son pessimisme face au nouvel ordre européen qui en émerge. Par la suite, comme une nostalgie, son œuvre évoque sans cesse l’ancien monde, celui de la Belle Époque que Pourtalès nomme « l’Europe romantique », et dont il est, en tant qu’aristocrate cosmopolite, une parfaite incarnation.

Rares sont les écrivains d’origine suisse à avoir écrit à partir de leurs souvenirs de guerre – on songe, bien sûr, à Cendrars. Mais ce dernier s’est engagé dans la Légion étrangère. Pourtalès, au contraire, est mobilisé comme citoyen français. Les différences sont encore plus nombreuses. Car tout sépare les deux hommes. Pourtalès est un aristocrate protestant qui, contrairement à ses aïeux, n’opte ni pour le métier des armes ni pour la diplomatie. Neuchâtelois d’origine, les Pourtalès servent traditionnellement le roi de Prusse et vont à Berlin chercher les rangs et les honneurs. Guy de Pourtalès naît dans cette capitale où son père sert comme officier allemand. Mais lui fait d’autres choix : celui de la littérature et celui de la France, retrouvant tout à la fois le berceau de ses ancêtres cévenols, la patrie des Lumières et celle du grand monde.

Les choix de Pourtalès ne prennent sens et écho que si l’on considère, en arrière-fond, les tensions grandissantes entre la France et l’Allemagne, alors que sa famille est, par essence, cosmopolite. Au point de vue sociologique, l’écrivain mondain, auteur de biographies de musiciens célèbres qu’est Pourtalès, est un cas passionnant. Suisse, protestant et aristocrate, rien ne le prédisposait, en apparence, à suivre les voies qui seront ensuite les siennes. Issu d’un monde qui ignore ou dédaigne la politique, l’écrivain fréquente, dès son arrivée à Paris en 1905, ses pairs et des écrivains bourgeois. Le milieu de La Revue hebdomadaire et de la Société littéraire de France, antichambres de la droite catholique et nationaliste, lui ouvre en grand ses portes. Pourtalès connaît alors des intellectuels qui, dans les années 1930-1940, se retrouveront dans les rangs nationalistes, voire fascistes. Son parcours s’accomplit dans les sphères feutrées des lettres parisiennes et de la maison Gallimard dont il devient un auteur à succès. Critique des travers et des errances de la Troisième République, sa loyauté reste cependant acquise au libéralisme et à la démocratie.

À l’occasion de la commémoration du centenaire de l’armistice de 1918, le Journal de la guerre de l’écrivain Guy de Pourtalès est un révélateur exceptionnel que ce colloque se donne pour but d’explorer. Il s’agira d’interroger la relation que ce Franco-Suisse entretient avec sa patrie d’adoption, la France, à partir des éléments majeurs qu’il ne cesse de retenir et de décliner : mémoire familiale, religion, langue, littérature, rang social. La notion même d’appartenance nationale sera ainsi questionnée. Doit-on parler de cosmopolitisme ou dire qu’il est, en fin de compte, un Européen de la première heure ?

Que représente aujourd’hui Pourtalès et qui, en fin de compte, est-il ? Comment expliquer ses choix et son comportement ? Contradictions, ambiguïtés, errance ? Comment Pourtalès se situe-t-il et se présente-t-il ? Français ? Aristocrate ? Européen ? Homme d’un ancien monde, héritier et défenseur d’une culture, d’une langue et d’une littérature ?

À partir du cas de Guy de Pourtalès, c’est toute la question des identités qui se pose. Pour aborder cette problématique, et pour la qualité de son témoignage, des chercheurs formés à différentes disciplines et venus de différents horizons ont souhaité vivement se réunir pour parler et discuter de ce document unique.

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